Vendredi 1 juin 2012
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Publié dans : Oubliettes
Les Pieds dans l’eau
Benoît Duteurtre
Éditions Gallimard
2008
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Étretat, ville balnéaire sans histoire ? Pas pour Benoît Duteurtre, qui lui consacre un « roman » sur ce thème.
À la fois texte autobiographique et essai sociologique, Les Pieds dans l’eau est le résultat d’une démarche intéressante. Mais.
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L’autobiographie déguisée
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Tout d’abord, l’écrivain raconte des souvenirs de ses vacances à Étretat, quand il ne vit pas au Havre : l’action est
quasiment inexistante, centrée autour d’anecdotes, mais l’écriture est charmeuse, sensitive et contemplative.
Ce qui retient l’attention, c’est sa famille : arrière-petit-fils de René Coty, dernier président de la IVe
République, Benoît, en grandissant, devient un adolescent soixante huitard. En vieillissant, il devient un homme antipathique, nostalgique de ses ancêtres bourgeois. Le Benoît adulte aime
l’apanage du luxe, l’élégance des riches, l’art et les distractions élitistes.
Sauf que l’autobiographie a ses limites : même s’il emporte le lecteur dans les sensations, Benoît Duteurtre s’est
contenté d’écrire sa vie. L’exercice est ardu, mais l’on peut s’interroger : où commence l’imagination ? A-t-on envie de lire la vie (presque) banale d’autrui ?
Jusqu’à quel point l’écrivain est-il sincère avec lui-même et avec son lecteur ?
« Ce qui m’a le plus frappé au cours de ces années de lecture, écrivait Robert
Gallimard en 1978, c’est qu’on voit très vite si un auteur, même totalement inconnu, appartient déjà, par vocation en quelque sorte, à la corporation des écrivains. […] L’"amateur" est
majoritairement autobiographe. […] La plupart des manuscrits sont refusés parce qu’ils ne sont pas "écrits", le maniement élémentaire de la langue leur faisant défaut et, plus
encore, ce rapport savant à la langue, indissociable du travail d’écriture. […] Mais "bien écrire" ne suffit évidemment pas pour être publié, encore faut-il avoir un "ton", manifester une
"originalité", bref, avoir un style qui, prisonnier d’influences diverses, peut ne pas être abouti, mais qu’un lecteur averti percevra1. »
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L’essai sociologique
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Outre l’autobiographie, discutable en soi, Benoît Duteurtre s’est livré à quelques digressions sur
l’histoire et la population d’Étretat. Tout ce qui compose une ville balnéaire, somme toute assez banale, y passe : les riches Parisiens venus parader bien à l’écart des autochtones,
la nage, la bronzette, les galets, les cabines de plage…
Outre certaines considérations peu intéressantes, d’autres retiennent davantage l’attention : qui
vient à Étretat ? Comment se comporte sa population, au fil du temps ? Il consacre une partie importante aux comportements de la classe bourgeoise, laquelle préserve sa
domination par les alliances et le patrimoine. À travers le prisme d’une ville, Benoît Duteurtre développe l’histoire d’un pays, sujet au consumérisme et aux évolutions politiques et
sociales.
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Pour finir
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Les Pieds dans
l’eau, c’est un peu comme Les Années d’Annie Ernaux : entre le récit personnel et l’histoire d’un
pays pleine de généralités, forcément, tout lecteur se sent impliqué. Forcément, tout est un peu bateau.
Ce « roman » de nature hybride laisse une impression particulière : la construction est
pertinente, divisée en courts chapitres alternant le petit œil du Benoît bourgeois avec celui du grand œil d’une ville et d’un pays. Mais si le récit est autobiographique, pourquoi
déguiser le tout en « roman » ? L’appellation est malhonnête.
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Lisez aussi
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1. Anne Simonin et Pascal Fouché, « Comment on a refusé certains de mes livres. Contribution à une histoire sociale du littéraire »,
Actes de la recherche en sciences sociales, n°126-127, mars 1999, page 109 in Bernard Lahire, La Condition littéraire. La double vie des écrivains, Paris, La
Découverte, coll. « Textes à l’appui », 2006, page 117.
Les Pieds dans l’eau
Benoît Duteurtre
Gallimard
Folio n°5037
2010
256 pages
6,50 €
Par Lybertaire
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Vendredi 25 mai 2012
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Publié dans : Essais
Le livre : que faire ?
Collectif dirigé par Éric Hazan
André Schiffrin, Francis Combes, Jérôme Vidal, Roland Alberto,
Frédéric Salbans, Hélène Korb, Joël Faucilhon
La fabrique éditions
2008
La défense du livre indépendant
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Petit recueil de textes et d’entretiens élaboré par Éric Hazan, Le livre : que faire ? propose des mesures
concrètes permettant d’améliorer la situation du livre indépendant en France. À l’opposé des publications des mastodontes de l’édition que sont Hachette livres et Editis, les livres
indépendants (à la fois intellectuellement et financièrement) sont « difficiles – pas forcément à lire, mais à coup sûr difficiles à écrire, à éditer, à
lancer, à vendre » et « résultent de bout à l’autre d’une activité artisanale1 ».
Tous acteurs du livre indépendant, les auteurs de cet ouvrage apportent, en quelques pages, une réflexion sur les fondements
du système (sur le droit d’auteur et l’aide publique) ou des solutions concrètes sur l’édition, la librairie, l’aide et la lecture publiques, la diffusion, la distribution et le
numérique. Puisqu’il semble trop long de résumer les huit interventions, l’accent est mis sur l’édition, les droits de l’auteur et l’aide publique.
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Maintenir l’édition indépendante – André Schiffrin
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« Le contrôle accru des médias et de l’édition par les conglomérats a des conséquences
politiques et intellectuelles dangereuses2. » Les accointances entre Nicolas Sarkozy et les patrons des médias, comme Arnaud Lagardère, Serge Dassault et Bernard
Arnaud, le sont tout autant. Si la concentration permet d’accroître les profits, c’est aussi le moyen d’exercer une plus forte influence sur l’opinion publique. De fait, Serge Dassault
explique avoir acheté Le Figaro parce que ce journal exprimait ses opinions, au risque de supprimer la liberté d’expression des journalistes en rédigeant lui-même les
éditoriaux…
« Les deux tiers des journaux et magazines français sont aux mains de Dassault et
Lagardère, les deux principaux fabricants d’armements du pays. Hachette, filiale de Lagardère, possède également une grande partie des maisons d’édition françaises et contrôle le
réseau de distribution de la presse3. »
Pourtant, le nombre de maisons indépendantes augmente en France. Parmi elles, Demopolis, Agone, La Fabrique, Le Temps des
cerises, Raisons d’agir, luttent pour préserver leur autonomie politique et culturelle. De multiples alternatives à la concentration existent pour pallier aux problèmes du
financement de l’activité : la location d’un local aux municipalités, la coopérative comme Orfront à Stockholm, les presses universitaires, le soutien de fondations et l’édition à
but non lucratif qui, selon André Schiffrin, est la seule façon de continuer d’éditer sans compromettre la qualité intellectuelle des ouvrages. The New Press, l’association d’André
Schiffrin fondée au début des années 1990, illustre la réussite du modèle.
Il propose également l’instauration d’une taxe sur les recettes publicitaires pour assurer la stabilité économique des médias
qui tentent d’exister sans publicité. Pour soutenir les journaux et les éditeurs indépendants.
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Valoriser l’auteur – Francis Combes
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Francis Combes, éditeur au Temps des cerises, semble enfoncer les portes ouvertes lorsqu’il définit le droit d’auteur. Il
soulève une question majeure, laquelle conditionne le financement de la création, sans toutefois exclure le débat du don de l’œuvre et celui de la gratuité. Le droit d’auteur, « c’est à la fois une avancée incontestable et précieuse de la liberté, mais une liberté qui s’identifie à la
propriété et qui a les limites de la propriété bourgeoise ; c’est-à-dire une liberté en partie théorique qui se heurte aux conditions réelles de la concurrence et du marché,
lesquelles ne sont jamais "pures et parfaites4" ».
Comme l’auteur s’inscrit-il sur le marché de la création ? Pour Francis Combes, la rémunération de l’auteur est
inégalitaire et injuste parce que calculée sur les ventes. Du strict point de vue de la « valeur d’échange » économique, le travail de l’écrivain n’a aucune valeur parce qu’il
n’est jamais payé pour son travail.
L’éditeur, aussi traducteur et poète, propose plusieurs mesures, notamment une répartition des aides établie sur de nouveaux
critères, une taxe au pilon et « un pourcentage de droits, même modeste (par exemple 1 %), sur les ventes des
ouvrages qui appartiennent au domaine public, ce qui permettrait d’abonder un fonds géré de manière aussi mutualisée et démocratique que
possible5. »
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Redéfinir l’aide publique – Jérôme Vidal
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« La pratique de l’office par les éditeurs de l’oligopole en réseau de
l’édition, leur stratégie d’inondation du marché par la multiplication de livres de qualité médiocre, leur politique de prédation à l’égard des petits éditeurs indépendants, les
contraintes que font peser les processus de concentration et de monopolisation sur l’ensemble des acteurs de la chaîne du livre, la recherche d’une rentabilité maximale et immédiate, le
développement, à travers les grandes surfaces spécialisées, d’une "librairie sans libraires", pendant de "l’édition sans éditeurs" dont André Schiffrin a décrit avec force l’avènement aux
États-Unis exigent en effet que soient appuyées l’énergie et la passion que déploient contre vents et marées certaines éditeurs et libraires6. » En une phrase, Jérôme Vidal, des éditions Amsterdam, décrit ce qui gangrène le livre dans le monde.
Dans un contexte de réductions budgétaires, lesquelles contribuent à une « dé-démocratisation progressive de l’État7 », l’éditeur et traducteur propose plusieurs axes pour préserver la « bibliodiversité8 ».
D’abord, s’interroger sur les critères qui attribuent les subventions et leur légitimité : quels
livres, et quels acteurs sont aidés plutôt que d’autres ? Que veut-on valoriser ? Pourquoi le numérique n’est-il mieux accompagné par l’État ?
Ensuite, quitte à promouvoir la démocratie participative et la transparence, le CNL doit davantage
communiquer sur ses ressources, son organisation et ses activités. Enfin, point d’orgue de la politique publique, comment enseigner la lecture, et plus précisément, le goût de lire ?
Outre l’essor considérable de la « culture de l’écran9 » la société fabrique des générations de non-lecteurs ; or sans la demande, le système n’a plus de raison
d’être.
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Pour finir
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Certes, le constat est alarmant, et sur ce point cet ouvrage ne déroge pas à la règle : le monde du livre semble menacé,
non pas de disparition, mais de mutations trop commerciales. Pourtant le titre est explicite : que faire ? C’est là toute son originalité, car les auteurs s’attachent
plus à imaginer des mesures que décrire ce qui gangrène le livre. Quant à la maison d’édition, La fabrique (lien) est remarquable pour ses choix éditoriaux, ses exigences et ses
engagements.
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Lisez aussi
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L’Édition sans éditeur
André Schiffrin
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Le Contrôle de la parole
André Schiffrin
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1. Page 7.
2. Page 21.
3. Page 12.
4. Page 25.
5. Page 37.
6. Page 40.
7. Idem.
8. Page 39.
9. Olivier Donnat (dir.), Pratiques culturelles des français à l’ère numérique. Enquête
2008, La Découverte/Ministère de la culture et de la communication, 2008.
Le livre : que faire ?
Collectif dirigé par Éric Hazan
La fabrique éditions
2008
124 pages
12 €
Par Lybertaire
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Jeudi 17 mai 2012
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Publié dans : Éphémères
Lady L.
Romain Gary
Éditions Gallimard
1963
« Si les hommes cédaient toujours
à ce qu’il y a en eux de plus humain,
il y a longtemps qu’ils ne seraient plus des
hommes1 »
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Lady L., roman politique et passionnel, confronte deux visions de la société idéale. D’un côté le duc de Glendale,
nihiliste, croit entraîner la révolution du peuple en faisant un étalage indécent de ses richesses et de ses privilèges ; de l’autre, le terroriste anarchiste Armand Denis perpétue
les attentats pour troubler les gouvernements, les forcer à réduire les libertés individuelles jusqu’au moment intolérable où le peuple se révoltera contre un régime dictatorial…
Entre les deux, il y a l’humanité, une grande dame qui met les hommes à genoux, prêts à la servir jusqu’à la mort, et Lady
L., une vieille noble qui raconte sa vie à Sir Percy, l’incarnation de l’Angleterre conservatrice, flegmatique et puritaine.
Lady L., caustique et sophistiquée, est réputée à travers l’Angleterre pour ses extravagances et ses caprices. Volontiers
provocatrice et cynique, elle se moque de la société qui la tolère, de sa vie fastueuse et des protocoles royaux.
Le jour de ses quatre-vingts ans, elle apprend que son pavillon d’été a été réquisitionné par le gouvernement. Or, ce palais
ne renferme pas seulement ses trésors d’excentricités, tels que des objets d’art hétéroclites et des portraits familiaux customisés par les traits de ses animaux chéris ; il renferme
aussi un secret. Et Sir Percy devra l’aider à le mettre en sûreté, mais il faudra lui raconter sa vie, la vie d’Annette Boudin, une Française des bas-fonds, prostituée à seize ans et
proche des milieux anarchistes… Sir Percy, poète de l’amour platonique, se fige de surprise en surprise.
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Pour finir
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Riche de surprises et de détails historiques au point de confondre la réalité et la fiction, Lady L. n’est pourtant
pas le meilleur roman de Gary. S’il a souvent mêlé le message politique à la fiction, cette fois Gary semble avoir habillé les idées par des personnages qui n’ont pas autant de
consistance que dans les autres romans.
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Du même auteur
Les
Cerfs-volants
Romain Gary
dans Postérités
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1. Page 129.
Lady L.
Romain Gary
Éditions Gallimard
Collection Folio n°304
1981
256 pages
5,95 €
Par Lybertaire
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